Passage du temps
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CHAPITRE VII
(1988-1998)

Turbulences

L’année 1988 fut celle de nombreux deuils : la nièce de ma marraine, la cousine de ma mère, notre amie Jeannette, puis, bien plus terribles, celle de ma belle-mère (hospitalisée pour une pneumonie en février, elle mourut le 1er juin) ; puis de mon père, qu’une crise cardiaque foudroya le 30 juillet.

Ce 30 juillet 1988, c’est avec mon frère que je suis allée chez le menuisier de Beaumont, dans cette petite rue calme où j’avais appris à faire du vélo dans mon enfance (avec cale-pied et stabilisateurs). Ce n’était plus l’homme de cette époque, mais son fils, qui était passé chez mes parents trois jours avant pour poser les planches de l’armoire familiale ( celle ayant appartenu à Esther Moutier, épouse Landrin et qui revenait, si tardivement, à ma mère), cette armoire dont on devait me faire la surprise. Il n’y avait qu’un modèle de cercueil. Mon frère dit : surtout pas de croix. Et j’ajoutais : pas de capiton.
Pour le transport et l’enterrement, il fallut s’adresser aux pompes funèbres de Bernay. Des inconnus. On nous fit asseoir. Je consentis avec réticence, au bord d’une chaise, très raide, sans toucher le dossier. On nous proposait divers services, que je refusais en bloc. Pas de chef de cérémonie, cet intrus qui se mêlerait de dicter nos gestes. Pas de pelletées de terre, ni de jets de fleurs. Mon frère mit sa main sur mon genou, geste d’apaisement, de conciliation, appel à la raison, et il me souffla : si tu refuses tout, nous allons devoir nous en occuper nous-mêmes. Je répondis :je m’en occuperai.
Dehors, mon frère a proposé d’aller boire quelque chose, dans un bar proche. J’ai accepté, sans comprendre que, peut-être, il attendait un revirement de ma part : j’allais m’amollir, retourner voir l’employé des pompes funèbres. J’étais seulement heureuse d’être avec lui, même si les circonstances étaient tragiques. Nous avions eu si peu d’intimité. Il était né onze ans avant moi, dans l’hôpital de cette ville. Le bar était en face de la mairie, où sa naissance avait été déclarée.

Après m’avoir déposée à la maison où était encore mon père, il retourna chez lui, à quarante kilomètres. Et mon mari repartit également. Je fus seule avec ma mère .
Soir d’été. La tiédeur remplaçait enfin la dure canicule de la journée. J’étais allée m’asseoir à l’angle de la terrasse, où je goûtais ordinairement le changement de lumière, la venue de la fraîcheur, du silence, de l’exaspération des odeurs à l’approche de la nuit, toute cette quiétude partagée avec les chats. Je ne songeais plus, ce soir-là, à mes plaisirs coutumiers, j’avais seulement fui la maison, pour que ma mère n’y vît pas mes larmes. Je pleurais sans bruit, assise près du framboisier. Il n’avait pas été taillé, c’était devenu une jungle miniature, toutes ses tentacules épineuses lancées vers le laurier d’ornement, par-dessus les dalles de l’allée. Le jardin entier était à l’abandon, écrasant de sa splendeur sauvage ses voisins civilisés qui avaient connu la tondeuse, les ciseaux, le sécateur. Une faible brise agita le buisson aux fruits rouges. Je regardais, j’écoutais. Le laurier, le cerisier, la haie de troènes demeuraient parfaitement immobiles. Le framboisier me parut habité d’une présence. Je murmurais : c’est toi, papa ? Et mes larmes, un instant suspendues, reprirent, comme débondées par le son de ma propre voix.

Nous ne l’avons pas veillé, soucieuses de nous épargner l’une l’autre autant que d’éviter une tradition chrétienne. Mais nous allions le voir, chacune à notre tour, ma mère s’excusant presque de cette tentation et moi m’y rendant en catimini. Je ne pus à aucun moment l’embrasser. Ce n’était plus lui, cette chose qui durcissait, blanchissait. Je posais seulement mes mains sur les siennes, qu’on avait jointes faute de savoir comment les disposer. Et il m’arriva de le secouer, alors que je le tenais ainsi, pour le quereller rageusement : mais pourquoi t’es mort ? Pourquoi t’es mort ?

Il fallut bien manger, durant cette attente. Je découvris deux gâteaux dans le réfrigérateur, d’une série qu’il avait faite quelques jours auparavant, pour fêter le 75° anniversaire de ma mère, chez mon frère. Il avait prélevé ces deux-ci du carton pour les savourer plus tard, durant le tête-à-tête retrouvé. C’est moi qui ai mangé le sien, debout près de son brancard, ma mère me faisant face, et croquant avec une égale application l’écorce de chocolat noir recelant la crème ganache, parfumée au kirsch, couronnée d’une violette séchée dans le sucre. Violette de Parme, sucre d’identique couleur, petit sarcophage pour une fleur morte, le gâteau était de terrible circonstance. Précieux d’être le dernier fait par la main paternelle. Nous n’en mangerions plus jamais de semblable puisque la recette n’était dans aucun livre, que c’était, précisément, le seul gâteau qu’il eût inventé ; nous ne devions pas laisser nos larmes en gâter le goût.

Dans son cercueil, je mis son tablier, et le fouet dont il battait la crème Chantilly. J’écrivis un texte que je voulais lire au cimetière – il fallait bien justifier mon choix étrange de jeter du sucre et des couronnes d’épiphanie sur le cercueil, remplaçant les conventionnelles fleurs et poignées de terre – Puis je composais un bouquet pour ma mère, le seul qui accompagnerait le mort : fleurs et branches, feuilles d’oseille et de rhubarbe, laurier, thym , mon père avait tout aimé de ce jardin. Et au cœur du bouquet serré dans une dentelle de pâtisserie, noué d’un ruban d’œuf pascal, je piquais trois gousses de vanille.

Mon frère, ma belle-sœur, mon mari étaient revenus. Ma tante, mes neveux, des cousins arrivés. Au moment où nous nous dirigions vers les voitures, mon frère proposa : allons-y à pied. Le cimetière n’était pas très éloigné. Ma mère marcha en tête du cortège, entre ses deux enfants, qui lui tenaient chacun un bras.

Je crois n’avoir réussi à affronter tout cela que parce qu’un projet prit corps cette même année : l’adaptation au cinéma de mon 1er roman. Il y avait déjà eu des projets, pour la télévision, avec Guy Jorré, Roger Souza, qui n’avaient pas abouti. Cette fois, il s’agissait de cinéma, avec le scénariste habituel de Mikhalkov (dont le film les Yeux noirs venait d’être primé à cannes) : Alexandre Adabachian, qui désirait devenir réalisateur. Je le rencontrais en avril, lors d’un déjeuner chez mon éditeur. En sa compagnie, celles de son chef de plateau (Levan Paatachvili) et du producteur exécutif (Charles Tible) j’allais en repérages dans le Jura, fin juin ; c’est à ce moment que Lévan Paatachvili fit ce petit croquis du salon de l’Hôtel du Parc et me l’offrit


Il y eut un second séjour de repérages, scénario en main, au mois de novembre. A cette saison l’Hôtel du Parc était fermé, mais je pus tout de même voir mes chers Bob et Jacqueline Brocart, chez eux


Une autre affaire m’occupa également cette année-là, moins divertissante : la semaine suivant la mort de mon père, la propriétaire de leur maison du Bourg-Dessus avait signifié son congé de locataire à ma mère. On imaginera facilement que cette obligation de retrouver un autre lieu de vie pour ma mère fut un gros souci. Finalement, en juin 1989, nous pûmes l’installer dans une maison identique, mais qui se trouvait au cœur du village et non plus sur la colline. Elle vécut tout cela dans une espèce d’indifférence, d’absence au monde. Mon père nous avait quittés, mais nous ne le quittions pas

C’était le premier jour de l’été. Nous étions sous le cèdre, ma mère et moi, assises dans nos fauteuils de jardin. Ceux en châtaignier, que j’avais peint en blanc des années plus tôt. Blanche était aussi ma robe, avec un empiècement de broderie. Et blanc le ruban de mon chapeau en paille.
Nous avions peu parlé durant le déjeuner, et à ce moment final du café, nous étions tout à fait silencieuses, absorbées dans notre contemplation d’un si bel été. Car la saison nouvelle était chaude depuis deux mois, et les fleurs, les feuilles, les oiseaux, les insectes, les odeurs s’étaient multipliés.
C’était un mercredi, et la pelouse jouxtant l’école, par-delà notre haie de berberis pourpre, la pelouse était vide d’enfants. Les voisins se tenaient reclos chez eux, derrière leurs volets, pour se protéger de cette chaleur que ma mère et moi recherchions. La fauvette elle-même, ordinairement si bavarde quand elle narguait le chat, la fauvette s’était tue. Et le chat dormait sur le gravier brûlant, près de la touffe de thym dont sa fourrure absorbait le parfum.
Le paysage entier semblait fondu dans la somnolence. Aucune mouche, aucune abeille, pas un bourdon n’était venu faire trembler l’air sur nos écorces de melon. Ma mère, peut-être, attendait que je bouge, que je me lève, que j’entame l’après-midi d’un geste, d’un signe. Mais je demeurais immobile, totalement réduite à ce que percevaient mes yeux, mes narines, ma peau.
Il est apparu à l’angle de la maison. L’angle blanc, écrasé de lumière, à quelques mètres du chat.
J’ai été la première à le voir, car ma mère tournait le dos à cette partie du domaine. Je n’ai pas bougé, pas crié. J’ai transpiré un peu, je crois ; et mes pupilles, sûrement, se sont dilatées, car ma mère a semblé deviner, à mon regard, qui approchait. Elle n’a pas bougé non plus, à peine tressailli quand il est arrivé à notre hauteur. Il souriait.
Je ne l’ai pas trouvé différent, juste anachronique dans son costume d’hiver. Anachronique et incongru car il avançait pieds nus. Il a dit : vous êtes bien ici, et ma mère a tenté de se justifier : je ne pouvais pas rester là-haut. Le sourire du visiteur s’est modifié, au moment où elle prononçait là-haut. Elle, elle a offert de se lever, pour aller prendre le troisième fauteuil, à l’intérieur de la maison. Mais il a refusé, d’un geste de la main. Un geste qui lui était habituel, et que je n’avais pas oublié : sa dextre lancée en avant, paume ouverte, doigts écartés, comme pour tasser quelque chose d’invisible.
Il l’a priée de rester assise, précisant qu’il ne souffrait plus d’être un moment debout. Il a ajouté qu’il était trop content de la voir en repos, calme, presque heureuse dans ce jardin. C’est elle, alors, qui a changé d’expression, entendant le mot presque. Elle s’est de nouveau justifiée, me désignant : j’ai Simone.
Le visiteur m’a mieux regardée, il a parlé de mon bronzage, de ma robe qu’il ne connaissait pas, et il a demandé pourquoi j’avais coupé mes cheveux si court. J’ai levé la main, pour toucher mon crâne. J’avais toujours mon grand chapeau, qui dissimulait entièrement ma coiffure. Le vieil homme a ri, me taquinant : à présent, je sais tout.
Un silence s’est installé derrière ce rire, comme si aucun de nous trois n’osait parler de ce présent. C’est ma mère qui a relancé la conversation : tu n’as pas trop chaud avec cette veste ? Veux-tu des souliers ? As-tu soif ?
Il a paru réfléchir, avant de répondre : je me souviens de goût du cidre. Et le murmure de sa mousse. Ma mère s’est levée, disant : je vais en chercher une bouteille. Il a recommencé son geste de la main droite, pour arrêter le mouvement : c’est inutile, je ne boirai pas. Elle était debout, hésitante, désemparée, face à lui qui ne souriait plus du tout. Elle a demandé, avec un tremblement dans la voix : vas-tu rester ? Reviendras-tu ? Il a haussé les épaules, un autre de ses gestes habituels, et qui m’agaçait ordinairement, car j’avais toujours senti que c’était un geste d’évitement, de fuite, une manière de ne pas répondre, d’éluder. Mais cet après-midi-là, j’aurais aimé m’appuyer sur l’épaule veule, et l’embrasser à travers la laine du costume.
Un volet a claqué, contre le mur d’une maison voisine. Ce fut comme une gifle sur le silence et l’harmonie de l’heure, du jardin. Notre visiteur s’est excusé : je dois partir. Ma mère a insisté : reviendras-tu ?
Disant cela, elle avançait vers lui, les mains tendues pour l’agripper. Il a reculé, et j’ai constaté qu’il ne boitait plus, qu’il était devenu vif, léger, qu’il n’avait plus d’âge. Il a enjambé le chat, qui dormait toujours, et dont la fourrure a tressailli. Il est sorti du jardin. Avant de s’engager sur la route où le goudron commençait de fondre, il a répondu : je passerai, les jours de bonheur. Je crains trop vos larmes.
Nous l’avons regardé s’éloigner vers la colline, le cimetière. Et ma mère a soupiré : pourquoi ai-je oublié de lui mettre ses chaussures le jour où il est mort ?


Le tournage de Mado poste restante eut lieu, pendant cet été 1989 (voir rubrique cinéma de mon site http://pagesperso-orange.fr/simarese), avec, parmi les figurants, cette charmante chèvre, pour la scène de la kermesse. Elle aurait pu également incarner la Chèvre de Monsieur Seguin, ce conte d’Alphonse Daudet qui m’avait tant fait pleurer dans mon enfance, et qu’Alexandre Adabachian (qui avait fréquenté le lycée français de Moscou) nous avait récité, en son entier, au cours d’un repas chez la productrice du film


Je n’accompagnais plus mon mari en Italie depuis que mon père était mort, afin de passer tous mes congés avec ma mère. Mais à Rouen, notre vie paraissait semblable, partagée avec les amis. Ci-dessous photo prise par Claude Duty, dans notre appartement du Vallon suisse


Le film Mado poste restante fut programmé à Rouen en octobre 1990, au Melville


A Beaumont, ma mère n’allait pas mieux. Et il ne s’agissait plus de dépression consécutive à un deuil, mais de troubles de la mémoire, du comportement. L’insidieuse maladie d’Alzheimer était à l’œuvre. Nous décidâmes de la prendre avec nous. Non pas dans notre appartement du Vallon suisse, mais dans un autre, un peu plus spacieux, rue Bonnefoi, où nous emménageâmes en deux temps, au début de l’année 1992.
Je ne publiais plus de romans, mais je participais bientôt à un atelier d’écriture théâtrale, créé par Hervé Boudin (cet ami de mon adolescence, connu au lycée de Vernon) j’écrivais des nouvelles, dispersées dans des revues, dont Rouen Lecture, que je découvris cette année-la. Dominique Cordier amena quelques stagiaires pour me photographier dans mon bureau, à notre nouvelle adresse.


L’immeuble où nous étions ne comprenait que deux appartements. Celui du rez-de-chaussée avait un petit jardin, où nous pouvions descendre l’été, quand nous gardions l’appartement (et les poissons) de nos voisins partis en vacances. Nos deux chats, Marino et Meringue, adoptés en 1982, appréciaient beaucoup d’avoir un peu d’herbe entre de hauts murs.


1993 : photo espiègle prise par Dominique Cordier, à l’église d’Ymare, où j’assistais à un concert donné par Philippe Davenet et Pascal Sanchez


Cette même année 1993, ma mère confiée à un ami (mon mari ne vivait plus avec nous), je pus partir quelques jours, à Port-Lesney (Hôtel Bonjour), avec un peintre dont j’étais amoureuse. Nous fîmes évidemment une visite à Bob et Jacqueline.


J’ignorais alors que je voyais Bob pour la dernière fois, car, au voyage suivant (1995) Jacqueline était veuve. L’Hôtel du Parc avait été vidé de ses meubles, et vendu. Il serait bientôt transformé en établissement luxueux (www.chateaudegermigney.com)
Cette même année 1993 je passais enfin mon permis de conduire, que j’obtins du premier coup, au bout de … 48 leçons. Hélène, la fille de mon ami Hervé, immortalisa cela par un dessin. Ma Twingo était violette, mais elle la représenta verte, comme celle qui devait la remplacer en 2001…


L’état de ma mère empirait. Je dus l’hospitaliser quelques jours pour divers examens. Mais je me sentais incapable de ne pas la reprendre avec moi. Pourtant, six mois plus tard, je l’hospitalisais de nouveau, définitivement, à Oissel. Dans le grand appartement de la rue Bonnefoi où il y avait eu 3 humains, 3 animaux, il ne resta plus que moi et mon chat Marino
Je déménageais une nouvelle fois (juillet 1994), pour habiter avec le peintre que j’aimais, rue Jouvenet. Dans cette maison (aussi nouvelle pour lui que pour moi) je disposais d’une petit bureau lambrissé qui s’apparentait à une cabine de bateau. Marie Leroy, voisine et rédactrice du Jouvenet pages vint m’y photographier (en 1996)


Et, surtout, j’avais enfin un jardin, que Marino apprécia autant que moi.


… un jardin, qui m’inspira un joli conte : Agapanthe et Coquecigrue, qui parut dans Rouen-Lecture, et, beaucoup plus tard dans La Feuille du C.H.E.N.E où il fut illustré par Pompon. On peut le lire dans la rubrique contes de mon site (http://pagesperso-orange.fr/simarese) en cliquant sur son titre à la table des titres


En 1995, le peintre eut une grande exposition personnelle, à la galerie Tuffier, aux Andelys. Nos amis vinrent, nombreux, au vernissage. On me voit ici avec Riton (Henri Leclaire), le père de Lysiane, l’amie de mon enfance et de mon adolescence.


En août 1996, la revue Rouen-Lecture (à laquelle je collaborais régulièrement) fit une exposition à l’ancienne chapelle du Carmel de Bois-Guillaume. Comme l’endroit était vaste, le peintre accepta de compléter cette exposition de ses œuvres. Pour le vernissage, je m’exerçais à la pâtisserie, enroulée dans le grand tablier de mon père, armée de son rouleau (qui avait gardé, en creux, l’empreinte de ses doigts). Modestement je me contentais de fabriquer quelques tartes.


Présence aux Rencontres du livre de Maromme en novembre 1996


En décembre, pour Paris-Normandie, Jean-Marie Thuillier vient me photographier, avec mon inséparable Marino

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Et pour la 3° fois je vais fêter Noël à l’hôpital, avec maman. La 1° fois (1994), ça me sembla très dur de feindre la gaieté à cette fête que, déjà, dans la vie ordinaire, je détestais.
Personne ne m’accompagnait jamais à l’hôpital, ni ce jour-là, ni aucun autre.


Je rendais visite à ma mère chaque semaine. Mais elle occupait mon esprit bien plus que cela

Elle me disait toujours, les matins d’été où je demeurais à lire dans ma chambre : mais comment peux-tu rester enfermée par ce beau soleil ? Sous la considération météorologique, il fallait entendre – je ne le compris que bien plus tard – un autre reproche, dissimulé, voire honteux : comment pouvais-je m’enclore dans les livres, élever, entre elle et moi, ce rempart de lettres ? Il aurait fallu, je crois, que je demeurasse sa toute petite fille, son enfant à la mamelle (une photo nous montre ainsi, qui m’a toujours dérangée, alors qu’elle plaisait infiniment à ma mère), cette émanation d’elle-même…
C’est à ma mère que je pense, ce matin d’été, où, m’avançant vers mon demi-siècle, je préfère le soleil du jardin à l’ombre de la chambre. Les livres sont près de moi, fermés. Je n’ai d’yeux que pour les pivoines si grasses, que leur poids de pétales courbe sur les allées, et les iris altiers qui dressent leur architecture sophistiquée auprès du chèvrefeuille escaladant l’arcade métallique à la rencontre du rosier retourné à la sauvagerie de l’églantier. Je n’ai de narines que pour le tilleul qui, n’exhibant encore aucune fleur, est pourtant trahi par son parfum, dominant celui de la lavande, du thym, du laurier et du romarin. Je n’ai d’impatience que pour les promesses des pommes sous les feuilles de mes arbres nains, et les groseilles vertes dont j’attends les grappes. Les livres sont fermés, que ma mère – ce ne fut pas là le moindre de ses paradoxes – m’apprit à aimer, à respecter, au point que je voulus, moi aussi, en écrire.
Je n’ai pas cessé le dialogue avec elle. Je l’ai intériorisé. Nous ne sommes plus ensemble, et, surtout, sa maladie nous sépare. Son discours était, à ma dernière visite, encore plus incohérent qu’à l’ordinaire. Il ne reste d’elle, dans ce fantôme rabougri qui ne lui ressemble plus, et qui sent parfois l’urine, il ne reste d’elle que son amour pour moi, intact, éclairant son visage quand elle entend mon pas approcher, ma voix dire : maman. Ses yeux ne me distinguent plus, et son esprit vagabonde dans un passé qui me demeure obscur, inconnu, où elle mêle les générations, ressuscitant les morts, ramenant les absents, où elle confond les lieux et les dates. Mais moi, elle sait que je suis Simone (alors qu’elle a oublié son propre prénom), et que tout devient simple, facile, radieux lorsque j’arrive à l’hôpital. Je lui restitue la géographie des couloirs qui, la minute d’avant, lui semblaient des labyrinthes, je lui ouvre des portes dont elle ne soupçonnait pas même l’existence, et, pénétrant dans cette boîte magique de l’ascenseur qui lui évite les escaliers, elle a sur le visage cet air de ravissement que devait montrer Ali-Baba franchissant le seuil de la caverne aux quarante voleurs. Nous traversons un nouveau couloir, cueillant au passage la chatte noire officiellement adoptée par l’établissement, et qui connaît nos voix mêlées, qui suivra notre promenade, nous donnant cette illusion de notre vie ancienne où nous eûmes toujours cette compagnie féline. Nous irons, par l’allée forestière, jusqu’au banc qui nous est familier. Et, dans le parfum des pins, nous goûterons, ainsi que feraient des enfants. Elle répétera, inlassablement : c’est bon, c’est vraiment bon, jusqu’à retrouver, parfois, un adjectif oublié : c’est délicieux, car tout ce que je porte – gâteaux, jus de fruits, compote (que je lui donne à la cuillère, comme ferait une jeune mère à un bébé) – lui paraît une nourriture divine. A la dernière bouchée, dernière gorgée, elle aura un léger frisson, même si elle est chaudement vêtue. Un frisson de vieillard ordinairement confiné. Et je prendrai prétexte de cette alarme pour que nous quittions le banc, achevions la promenade. Couloir, ascenseur, couloir de nouveau (sans la chatte, qui doit demeurer au rez-de-chaussée) jusqu’à sa chambre impersonnelle que j’ai tenté d’égayer par des affiches, et où je rangerai le linge propre apporté dans une valise, et emporterai, dans la même valise, les vêtements sales. Ces gestes hebdomadaires me semblent toujours la réplique cruelle du rituel qui accompagnait mon retour du lycée chaque samedi après-midi, et mon départ toutes les aubes des lundis. C’est elle alors qui accomplissait les gestes de vider et d’emplir mon bagage de pensionnaire. Et mon linge, passant par ses mains, sentait meilleur, était mieux repassé que le sien passant, à présent, par ma machine, sous mon fer. L’odeur de l’hôpital résiste à la lessive, comme au séchage en plein air. Il est cette trace de mes visites, que j’apporte dans la maison où j’ai emménagé avec mon peintre, et qu’elle ne connaîtra pas.
Ma mère est dans sa chambre, là-bas, derrière cette grande vitre ouvrant sur le parc qu’elle ne voit plus. Ma mère est enfermée, jusqu’à ma prochaine apparition. Elle n’est qu’attente. Et moi, je suis ici, dans mon jardin, où le vent ébouriffe mes pivoines et agite ses robes pendues à un fil. Je ne suis qu’impatience de la revoir, et remords de la quitter toujours trop vite. Les livres qu’elle m’offrit sont fermés, et elle ne lira pas ceux que j’écrirai peut-être. Je suis silence. Et nous sommes ensemble.


Vint le moment fatal…

Cet événement inconcevable : ma mère meurt et je continue de vivre, je ne suis pas collée à son lit d’agonie vingt quatre heures sur vingt quatre. Je mange, je bois, je dors, je suis présente sur mon lieu de travail, je regarde pousser les fleurs de mon jardin sous le soleil d’avril, je dîne à la table d’amis, où il m’arrive d’être joyeuse. Et l’éclat de mon rire, soudain, est comme un poignard fiché dans ma mémoire. J’avais, une minute, une heure, oublié ma gisante. Et là, tout d’un coup, ma fourchette en suspens, je me souviens de ma mère, qui ne mange plus, ne boit plus, qui tient ses yeux fermés et ses couvertures agrippées à deux mains (être sûre qu’on ne soulèvera pas le drap pour ces soins qu’elle refuse). Ma mère qui attend cette chose sombre et puante ayant déjà envahi sa bouche. Son palais, sa langue sont devenus bruns, et, quand la somnolence desserre ses lèvres, la mort à l’œuvre me jette au visage son souffle pestilent.
Ma fourchette en suspens, je ne vois plus cette assiette bleue et blanche, maritime, fraîche comme le flot qui s’agite plus bas contre ce quai dieppois, je ne vois plus la carotte aimable, la pomme de terre blonde, je vois la bouche d’ombre de ma mère, je ne sens plus le fumet du plat à la sauce onctueuse, je respire l’odeur de cadavre qui a giflé mes narines cet après-midi. Tout cela en une seconde, deux peut-être, et ma pétrification fugace, ma surdité éphémère (car j’ai cessé d’entendre les amis, j’ai perdu le fil de la conversation animée) sont passées inaperçues ; je peux revenir des limbes noirs, effrayant, où s’enfonce, avec une détermination farouche, ma très chérie ; je peux piquer ma carotte, couper le fromage, manger le gâteau. Je peux retourner voir, au carreau de la nuit, cette comète qui nous visite depuis dix jours, comme nous avions, avant le dîner, admiré, tous ensemble, les fastes du crépuscule, le globe incendié qui s’enfonçait dans la mer, projetant du rouge, du jaune, semant du violet, tirant un trait vert. Mon peintre avait évoqué Turner, je m’étais souvenue de cette toile de Ziem : Stamboul soleil couchant, à cause de la voile triangulaire, immobile sur l’eau sombre. Nous avions été vivants, exaltés, heureux. Et tout ce qui s’était dit, de Maupassant, de Loti, du château en sentinelle, des gobiers anciens vivant dans les trous de la falaise, des couples de goélands songeant à leurs amours, à leurs nids et aux croûtes de fromages déposées par notre hôtesse vigilante, à leur intention, tout ce fil tissé entre nous sept par nos paroles, nos regards, nos gestes, ce fil sera pour moi, dans ma mémoire particulière, le fil des Parques. Est-elle encore vivante dans son hôpital endormi ? Consciente ? Comment la trouverai-je demain, quand j’arriverai avec mes branches de lilas, mes tulipes, et mes touffes de myosotis prélevés au jardin ?



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Je fus quelques semaines incapable de me rendre à la bibliothèque, incapable de continuer à écrire le roman commencé un peu plus tôt. Je l’abandonnais pour écrire Adieux, qui n’évoquait que mes parents.
Mais il fallait bien, parfois, faire bonne figure, comme chez ces amis me fêtant mon 50° anniversaire, m’offrant un joli collier égyptien.


Durant l’été je repris le roman abandonné, et j’écrivis également, pour la fille du peintre (qui nous avait confié sa jeune chatte Zoé une semaine) Les Mésaventures de Zoé. J’envoyais des copies à quelques ami(e)s. L’une des réponses fut ce dessin humoristique, de Martine Michel (www.martinemichel.com ). Martine ne connaissait ni le peintre, ni notre maison, et pourtant son dessin nous illustrait parfaitement.


Au moment de la mort de ma mère, j’avais décidé de quitter le peintre. Mais avant de le lui annoncer, je souhaitais terminer mon roman en cours, et je me fixais la date butoir du 31 décembre, jour où j’écrivis effectivement le mot fin sur la dernière page de Satin Doll. Je lui annonçais mon futur départ le 1er janvier 1998. Mais il nous fallait chercher l’un et l’autre un nouveau lieu. Et c’était plus compliqué pour lui que pour moi, car peindre a toujours demandé plus d’espace qu’écrire. Nous avons encore co-habité quelques mois.
Ci-dessous, en mars 1998, je dîne chez Hervé. Derrière moi sa fille Hélène joue du piano.


Vint le dernier été au jardin, que j’avais tant aimé…

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… sur lequel j’avais parfois écrit :
5 octobre 1994

Le fond du jardin garde le froid de la nuit, tapi en brouillard bleu. L’araignée, qui a tisse son grand piège entre l’if et les trois cassis, l’araignée n’est pas sortie de son trou noir, d’où elle surveille sa toile, que trahit la rosée. La rangée de pots ocres, vidé de leurs plantes frileuses, attend l’arrivée du soleil pour retrouver ses couleurs d’origine. Et le chat lui-même hésite dans sa promenade, déconcerté des allées ombreuses, de cette main hivernale déjà posée sur une partie de son domaine et qui engourdit toutes les odeurs. Il a ses habitudes, du romarin à la fougère, du rang de pensées au pied du laurier, mais il signe qu’il est un chat urbain car il préfère le ciment sec et lisse aux carrés d’herbe trop humide. Fauve miniature à l’échelle de mes six pommiers en espaliers, il muse, et piste les intrus nocturnes lui ayant disputé son territoire pendant qu’il dormait benoîtement sur notre couverture, ignorant des étoiles. Son parcours est immuable, et ses velléités de fugue aussi, près du mur où il espère que les trois lilas le déroberont à ma vigilance. Son nez levé humant l’air du voisin le trahit, et je le rappelle, impérative, vaguement grondeuse, sachant qu’il répondra d’un miaulement faible, qu’il voudrait protestataire mais sait probablement inutile. Il fait demi-tour et vient m’assurer, d’une danse autour de mon fauteuil, qu’il est mon animal fidèle, que ses projets de baguenaude ne sont que légitime curiosité d’espèce et non point trahison. Le surveillant, j’ai détourné mon attention un instant, et quand, de nouveau je porte mon regard au fond du jardin, où les couleurs s’harmonisaient si subtilement, le brouillard a disparu, et, avec lui, ce bleu doux qui ombrait les pots, estompait leurs contours comme dans une savante composition de peintre. La magie du moment est passée, le matin est devenu banal, je peux boire mon café.

1er février 1995

Ce matin trois crocus insolents poussaient leurs têtes safran auprès du misérable moignon rouge qui fut une rhubarbe, ignorants de la terre détrempée, de la mousse, de cette espèce de pourriture qui s’est emparée du jardin pendant cette décade pluvieuse. Ils sont du même jaune que la porte et la robe de ma première visite ici. Avant ces trois audacieux, et malgré les averses, le froid, le gel blanc, le jardin avait donné des signes précoces du printemps : tache citronnée d’une fleur unique de forsythia, éclose sur des branches nues, au voisinage de la niche pour les oiseaux (où j’avais pris soin, pendant la froidure, de déposer graines et margarine), tache mauve d’une primevère, également solitaire sur la pelouse, et, comme dans un tableau pointilliste, minuscules éclats bleu des fleurs du romarin dont, pendant deux saison, j’ai parfumé ma cuisine, avec thym et basilic.
Nous avons planté, ce lundi marquant la fin du déluge, notre premier arbre : un sapin de récupération, qui célébra Noël dans une autre maison, et auquel nous avons évité de finir dans une poubelle, sur ces trottoirs urbains où le deuil des forêts se lit en aiguilles vertes. Et lundi je me suis offert trois petits outils en bois clair et métal vermillon ; alignés près des gants de caoutchouc qui protégeront mes ongles de la terre et ma chair des épines , ils ressemblent à des jouets et je découvre que c’est leur symbole d’enfance qui m’a séduite, dans ce magasin.
Ce matin aussi, avant de rencontrer les crocus, et sous couvert d’accompagner le chat dans son inspection quotidienne, j’ai arraché les tresses desséchées du liseron qui avait si bien ligoté les trois cassis l’été dernier. Il y en avait tant que leur touffe sur l’allée paraissait la chevelure sacrifiée d’une morte. Pour chasser la comparaison funeste, qui me mettait en mémoire une nouvelle de Maupassant quand je croyais interpréter Colette, j’ai accroché la touffe à un piton de fer dépassant le mur : les oiseaux, peut-être, viendront puiser là des lianes pour leurs nids. Mésanges, pies, merles, tourterelles : ils nous visitent toujours par trois, comme les crocus.
Ou comme les ours du conte de Boucle d’or


3 décembre 1997

L’hiver commençait, de manière brutale, après une automne indulgent qui n’avait pas permis d’oublier le bonheur de l’été. Premiers flocons blancs sur le jardin, où pourrissaient les feuilles tombées du tilleul. Un jardin que je quitterais bientôt, pourquoi m’en serais-je encore occupée ? J’avais tant planté, biné, sarclé, tondu, taillé, cueilli, toutes ces années d’espérance. J’avais si avidement guetté les fleurs, les fruits : crocus défiant le froid dès janvier, en flammes safran sur la terre nue, jonquilles, narcisses, tulipes, affirmant tous, de leurs tiges raides, qu’ils ne craignaient pas les giboulées de mars, promesses des pommes sur les arbres nains, à l’apparition des iris altiers, des pivoines affaissées, fougères dépliant ses crosses élégantes tandis que rougissaient les grappes de groseilles, les framboises, parfums voluptueux du chèvrefeuille, en été, abondance des roses, entêtées jusqu’en décembre où elles n’osaient plus ouvrir leurs boutons devenus frileux. J’avais eu de si jolies surprises parfois : éclats de pavots, que je n’avais pas semés, morille solitaire sur une pelouse, que ma tondeuse avait épargnée de justesse, et les neuf coprins surgis de la rocaille, au bord de la lavande, le jour de ma fête. Sans oublier les visiteurs faunesques : lucanes du premier été, en vols lourds excitant le chat, les trois pies chassant à l’aube, les merles, grives, rouge-gorge se disputant les lombrics que mon jardinage leur découvrait, pigeons ramiers nous visitant le soir, tandis que nous dînions sous l’if, troglodyte furtif aventuré dans le houx, mésanges audacieuses et bavardes, picorant la margarine déposée dans le nichoir du forsythia, volée de moineaux répondant à mes volées de graines ; et les matous du voisinage poussant leurs têtes curieuses sur les toits des appentis, la crête d’un mur, traversant à pattes précautionneuses ce territoire étranger. Tous ces passants m’avaient remis en mémoire, un matin que je découvrais, entre des herbes froissées, les plumes d’un meurtre nocturne, cette phrase de Tchékhov : il est difficile d’aimer à la fois les cerises, les merles et les chats.


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copyright Simone Arese   dernière mise à jour
le 15 avril 2009