Passage du temps
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SOUS-CHAPITRE IV
Ma maison, mon village


Ma maison natale présentait, sur la rue, une façade attendue, régulière (hypocrite si on considère quel désordre architectural elle cachait derrière) : en rez-de chaussée (pierre de Goupillières, blanche, alternant les rangées noires de silex taillés au carré) la façade du magasin, la porte cochère, la fenêtre de la cuisine/salle à manger ; à l’étage (en colombages), les trois fenêtres des chambres ; dans le toit du vaste grenier encore trois fenêtres (en chien assis). Il fallait descendre trois marches pour entrer dans le magasin ; la porte cochère (où avaient dû jadis passer des chevaux, des charrettes, car la maison était séculaire) ouvrait sur un couloir en pente, ouvrant lui-même sur une cour rectangulaire, totalement fermée par diverses constructions, d’époques différentes. La tour de l’escalier semblait la plus ancienne, datant peut-être de l’hospice médiéval disparu depuis des siècles mais dont un plan daté de 1324 attestait la présence. Contre cette tour (qui jouxtait une extrémité du magasin) une petite maison de pierre, d’une seule pièce coiffée d’un minuscule grenier, s’était appuyée, timidement, comme une vassale demandant protection à son suzerain. Elle portait une date gravée au-dessus de sa porte (près du nid de guêpes) : 1772, et possédait deux fenêtres, une sur la cour, une au-dessus de la source. Le fond de la cour pentue (où une surface de briques et plaques de ciment avaient fait disparaître la terre d’origine) présentait un bûcher, à demi-ouvert, sans porte, recelant dans sa pénombre une autre pièce totalement obscure, derrière la buanderie. Le quatrième côté, remontant vers la cuisine, offrait la pièce consacrée à l’armoire frigorifique, puis le travail et l’arrière-cuisine. Alors qu’il avait fallu descendre trois marches pour entrer dans le magasin, il fallait, depuis la cour, en monter quatre pour pénétrer la tour de l’escalier, et deux pour l’arrière-cuisine, en descendre cinq pour atteindre le lavoir. Bref : ma maison natale boitait, comme celle de Colette, qui devint vite un de mes écrivains préférés.
Obsédante maison natale, humide, inconfortable, incommode, qui n’avait aucun mode de chauffage, hormis deux conduits de cheminées, traversant, d’un côté, grenier, chambre de mes parents, magasin ; de l’autre, grenier, ma chambre, la cuisine. Ces deux conduits ne servaient pas, sauf dans la cuisine, où un raccord de tuyau permettait d’évacuer la fumée d’une cuisinière à bois.
Ma mère, depuis son magasin, devait franchir cinq portes pour atteindre la chambre conjugale, où je dormis mes trois premières années. Sermonnée par la sage-femme quant à l’origine des mystérieuses syncopes émaillant mes premiers mois, elle ouvrait doucement ces portes, les refermait de même, montait l’escalier sur la pointe des pieds, car c’est son regard, seul, posé sur moi, qui m’éveillait. Ouvrant les yeux, j’étais effrayée par cette forme immobile, dressée près de mon lit, si grande, et dont l’obscurité des rideaux tirés m’empêchait de distinguer les traits. Une voix s’élevait alors de l’ombre noire, et me rassurait, chuchotement à peine audible, qui devenait maman ma douce, petite femme d’un mètre cinquante trois.
Je fus un jour tirée de ce sommeil par un bruit inhabituel – chute d’un tison, claquement d’une pomme de pin saisie par les flammes – et, quand j’ouvris les yeux, je remarquais une lueur étrange, qui projetait des ombres dansantes au plafond ; le parfum de la chambre n’était plus celui que je respirais quotidiennement. Agrippant le rebord de mon lit à barreaux, je tentais de m’asseoir pour comprendre. Je vis le feu, cette chose inconnue, qui ne s’apparentait ni à un humain ni à un animal, et qui pourtant semblait vivre, se dressait, sautait, s’allongeait, rampait, chuchotait, grondait, sifflait, grognait, ronflait, crachait ; forme changeante, au langage incompréhensible, apparue dans le trou noir qu’une trappe, d’ordinaire, bouchait. J’étais fascinée, comme j’avais été fascinée, le matin même ou la veille peut-être, par les fleurs de givre que ma mère, me portant jusqu’à la fenêtre, m’avait montrées sur les carreaux.
J’ai passé vingt ans dans cette maison, et ce fut le seul hiver où on alluma un feu dans la chambre où j’étais née.
J’ai passé vingt ans dans cette maison, et, quand j’ai su que nous devions la quitter, j’ai pleuré d’abondance, car il me parut qu’elle aussi était ma mère, et mon père, ou, peut-être, ces aïeux que je n’avais pas connus et dont l’absence m’était une si étrange et si douloureuse énigme.

Mais ma maison natale, c’était aussi, et d’abord La maison en pain d’épices, illustrée par mon cher Rojankovsky.


Une maison en pain d’épices bien moins inquiétante que celle du conte de Grimm, car elle n’était pas isolée dans une forêt mais au cœur d’un village, ses habitants n’étaient pas une sorcière dévoreuse d’enfants, mais des pâtissiers, qui avaient été précédés (pour ce que j’en connaissais) par un peintre nommé Hamelet

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La première guerre a dû passer entre ces deux photos, car la mode vestimentaire a changé.
Mes parents s’ y installèrent après la seconde. La façade de la boutique était d’une couleur pastel


L’intérieur était peint de la même couleur…

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… jusqu’au jour où mes parents changèrent de peintre en même temps que de goût. Le faux chêne sombre et l’écriture gothique, œuvres de Pierre Pourcelle, remplacèrent le jaune et vert


Personnellement, j’ai toujours préféré la version Hamelet. Si la vitrine présentait une nouvelle façade, le talent du pâtissier confiseur n’avait pas changé

,

Ces photos de mon père dans ses œuvres ont été prises en 1966

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Je peux les identifier avec certitude, car j’ai reconnu auprès de lui le dernier des commis, Serge (dont j’ai hélas oublié le nom de famille, qu’il me pardonne), si attaché à son patron qu’il pleura à chaudes larmes quand il apprit la vente de notre commerce. Mon père avait dû être opéré d’une coxarthrose des hanches, en 1963, mais il souffrait toujours autant de travailler debout. Il changea donc de métier, la mort dans l’âme.
Serge figure encore ci-dessous, entre ma mère et son amie Jeannette Rapin. Il s’apprête à livrer des glaces


Il arriva à mon frère de faire des grillés…


…et à son fils Patrice d’être pâtissier en herbe quand il venait passer des vacances chez nous.

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Moi je fus la vendeuse attitrée des jours sans école et des fêtes carillonnées


Entre deux clients, je mettais des bonbons en sac…


mais aussi…

Souvent il m’arrivait de lire auprès de ma mère, dans le magasin, les après-midi d’été où le client était rare. Elle vaquait entre ses gâteaux et ses bonbons, regarnissant la montre, pesant les caramels à mettre en sachets, redressant les plis de la rayonne sous les porcelaines.
Quand l’abondance et l’ordre lui semblaient suffisants, elle s’attaquait au placard des dragées, ouvrant largement les deux battants en boiseries du XVIII° siècle, peintes en jaune pâle souligné d’un fin liseré vert. Les boîtes n’avaient qu’à bien se tenir si elles ne voulaient pas se faire tancer, les amandes Avola particulièrement.
Sous cette litanie de marchande toujours soucieuse, je lisais, assise sur le haut tabouret de la caisse où j’étais préposée à recevoir les billets et rendre la monnaie dans ces moments de calme, alors que, dans la presse du dimanche matin et des fêtes religieuses, j’étais vendeuse, fière d’exhiber un petit tablier de broderie anglaise noué dans le dos par une jolie coque, et dont ma broche de baptême (une simple barrette d’or portant mon prénom, cadeau de mon parrain) maintenait la bavette.
Une cliente interrompait parfois cette étrange intimité, pour un cornet de glace, un gâteau lentement dégusté au salon de thé, d’une petite fourchette coupante et parcimonieuse. Ma mère n’osait plus vaticiner, s’inquiétant silencieusement pour la nappe et la minuscule serviette, du même jaune que les boiseries, brodées d’une fleur naïve, sur lesquelles la passagère gourmande et désœuvrée mettrait peut-être une tache de thé ou de crème, l’empreinte d’un rouge à lèvres.
Certains jours, c’était un représentant de commerce qui faisait retentir le timbre aigu de la sonnette et descendait les trois marches de granit, chargé de ses valises.
Il était généralement mal accueilli, car il dérangeait l’emploi du temps maternel et vieillissait la pâtissière d’une ou deux saisons en lui parlant marrons glacés au cœur de juillet, friandises pascales pendant l’inventaire de janvier, communions aux giboulées de mars.
Il attendait sous l’averse des reproches, patient, c’était son métier, et elle finirait bien par le laisser œuvrer. Il se montrait gracieux avec moi, qu’il savait son indéfectible alliée, car j’aimais passionnément cette cérémonie sacrée : l’ouverture des valises, la présentation des boîtes et friandises factices qu’il en tirait avec des précautions de prêtre sortant l’hostie du tabernacle. C’était comme un théâtre à l’échelle de Lilliput car des modèles de bonbons ou de chocolats – en cire – étaient tenus par des élastiques sur le fond et le couvercle de ces bagages enchantés, où ils mettaient toutes les couleurs acidulées de la cellophane, l’argent et l’or terni des papiers métalliques celant leurs mystères.
Si la patronne s’amollissait, semblait prête à commander, le magicien retournait à sa voiture, où il gardait de vrais chocolats, qu’il nous faisait goûter. Ma mère faiblissait de plus en plus, il osait sortir le carnet à feuilles doublées de carbone. Il notait les modèles choisis. Mais il fallait encore discuter sur les quantités, les marges bénéficiaires, les ristournes possibles. C’était une joute dans les règles, où mon père s’immisçait parfois en arbitre. T’nez, v’là mon mari, il va sûrement pas être d’accord, prophétisait ma mère. Le mari était pour le parti de l’économie, moi celui de la dépense, marque d’approbation au goût dispendieux de ma mère (si dispendieux que lorsqu’ils vendirent leur commerce les successeurs ne voulurent pas s’encombrer d’un si important stock de boîtes, porcelaines, rubans, dentelles en papier. Tout le surplus nous suivit de déménagements en déménagements, les boîtes et porcelaines font à présent partie du décor de ma vie, les dentelles et les rubans ornent les cadeaux que j’offre aux amis. Mais je n’en verrai jamais la fin, pas plus que je n’aurai l’usage de torchons neufs, encore dans leurs plis, au fond d’un carton).
Une seule fois, je manquai à mon devoir d’assistance auprès d’un représentant.
C’était pourtant celui de Nestlé, que mes parents reconnaissaient unanimement beau garçon et enjôleur, ce pourquoi ses visites étaient surveillées de près par mon père craignant que l’intermède ne tournât au marivaudage, à la corruption d’honnête commerçante, et n’entraînât la pâtissière enjôlée à mettre en péril l’équilibre toujours précaire du budget. S’il n’affrontait qu’épisodiquement les voyageurs à la réputation volage, le pâtissier était régulièrement convoqué par le banquier, et le mot traite, dont j’ignorais la signification mais devinais la menace, revenait souvent dans les conversations conjugales, ou les entretiens avec mon parrain, qui était notre comptable.
Donc, Le Beau Nestlé entra dans le magasin, avec ses valises, sa veste bleu roy, sa mèche gominée, son œil de velours. L’affaire s’amorçait bien : le mari était absent, mais la fille présente.
Il salua ces dame et demoiselle avec sa galanterie habituelle. Je répondis aimablement, souriante, mais sans un mouvement pour descendre de ma position d’altitude sur le tabouret de moleskine rouge. Pire : m’étant acquittée de l’élémentaire politesse, je replongeais dans mon livre. J’étais en pleine tempête de neige dans la plaine russe. De nombreuses verstes me séparaient de la forteresse de Biélogorsk, la bourane hurlait, les flocons ensevelissaient notre kibitka et ses chevaux. Le cocher s’arrêta car la route n’était plus visible. Qu’aurais-je eu le cœur à manger des chocolats ? Je n’entendis même pas qu’on m’en proposait, attentive seulement aux lamentations de Savélitch, notre vieux piqueur de Simbirsk, qui était de notre exil.
L’affaire gourmande se traita sans moi, et le séducteur chocolatier, blessé dans son amour-propre, ou sidéré de mon absence au monde, me salua d’un au revoir, mademoiselle Pouchkine qui me subjugua. Il ne devait jamais plus me nommer autrement lors de ses visites suivantes, et cette identité d’emprunt, qui m’apparentait à un écrivain lointain, indéniablement romantique (il était mort en duel, pour l’honneur d’une femme, tué par un de mes compatriotes) me faisait frissonner de bonheur. Moi aussi, dans cet avenir flou et plein de promesses, j’écrirai des livres…


Justement perchée sur ce tabouret pour que le plafond du magasin, décoré pour Noël, soit bien visible sur la photo.


Cette fameuse cour, où tous les habitants de la maison se croisaient, où nous avons fait tant de photos. A gauche, le muret recouvert de tôle qui protégeait la source, le lavoir, puis la petite maison portant la date de 1772 et la tour de l’escalier ; dans l’angle fenêtre du magasin et du couloir desservant les chambres


La porte, fermée puis ouverte de cette tour

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Quand, à l’école, on me demanda de dessiner un toit, je choisis celui d’un des bâtiments en bas de la cour. J’ignore quelle vicissitude a subi ce dessin, plié, mais j’ai souri, en retrouvant, au dos, écrit de ma main enfantine, cette phrase menaçante : si je trouve celui qui a plié mon dessin, il va passer un sale quart d’heure


Mais c’est moi, surtout, qui passais un sale quart d’heure (bien plus que cela d’ailleurs) quand mon père m’annonça, bien après que j’ai quitté cette maison qu’on en avait détruit les boiseries du magasin pour travaux. Il me tendit un article de journal à l’appui. J’en eus le souffle coupé, fus prise d’effrayants sanglots, qui ne surprirent pas ma mère, car, en même temps que mon père m’avait tendu le journal, elle lui avait dit, cassante : tu ne pouvais pas te taire ! Je dus sortir dans le jardin pour retrouver mon souffle, me calmer.
Pendant des années, je détournais la tête quand il m’arrivait de passer devant ce magasin rénové. Et pourtant les boiseries disparues n’avaient pas été, contrairement à ce qu’affirmait le journaliste, transformées en clapiers : l’entreprise chargée des travaux les avait récupérées pour leur assurer une seconde vie ; et les cabanes à lapins n’avaient été fabriquées qu’avec le placage de la devanture.
Finalement, en 1987, pour des journalistes qui s’étaient déplacés au moment où je dédicaçais mon 3° roman à la librairie de Beaumont, j’acceptais d’aller poser, entre mes parents, devant cette nouvelle façade de ma si chère maison.


Mon père eut trois successeurs dans cette pâtisserie qu’il avait créée. Le troisième et dernier fit fabriquer un pochoir représentant la maison, et c’est ainsi qu’elle put figurer sur un gâteau au chocolat nommé le Beaumont

Mon père avait résisté à la concurrence d’un autre pâtissier, et de trois boulangers qui fabriquaient également des gâteaux. Son dernier successeur ne résista pas à la concurrence des supermarchés. Il baissa le rideau définitivement, en 2003 ou 2004. Et je n’ai plus ce plaisir ultime d’acheter encore des gâteaux dans la maison où je suis née.


Mais venons-en à mon village, en commençant par ce plan médiéval



Quelques cartes postales anciennes

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Et l’église Saint Nicolas, telle que je l’ai connue. Les travaux de réfection, commencés après la guerre, durèrent une trentaine d’années

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L'intérieur de cette église est empli de merveilles : des vitraux (du XVI° siècle), la cuve baptismale, qui leur est contemporaine, les anges dorés de l'autel, le lutrin, une pathétique pieta (qui garde encore ses couleurs d'origines), de nombreuses statues anciennes et la bannière de charité de St Nicolas, plus récente (1812).

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Des concerts (dont je gardais évidemment les programmes) eurent lieu dans cette église, avec Danielle Perriers, fille d’une de mes maîtresses d’école, devenue cantatrice…

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… et c’est là que j’entendis pour la première fois le guitariste Pascal Sanchez, plus tard devenu un excellent ami.
Du clocher de cette église, on descendit un jour Régulus, pour le restaurer, et le photographier. De minuscule qu’il paraissait, vu d’en bas, il devint subitement, au sol, un géant de deux mètres. Il avait été créé par m. Martin, installé horloger à Beaumont vers 1796, et il sonne l’heure depuis 1826


Encore une carte postale, moins ancienne que les précédentes, bien que l’église y soit encore en réfection. On aperçoit également, en haut à gauche, les ruines du Prieuré de la Trinité. et, en bas à droite, ma maison, sur l'arrière, avec la cour, la tour de l'escalier, la petite maison datée 1772, le toit en tôle du lavoir, et celui du bâtiment abritant le bûcher, la buanderie, la cave.


Un château fortifié existait, au-dessus de ce Prieuré, comme en atteste ce plan médiéval


La Risle (dont un bras est canalisé depuis … l’occupation romaine) passe au pied du Prieuré, jalonnée de lavoirs


Et le joli pont de l’étang, dont J. Mely a fait cette jolie aquarelle (aux couleurs hélas passées), fut, après la guerre l’ayant détruit, reconstruit à l’identique.


Des maisons furent jusqu’au XX° siècle, accolées aux contreforts du Prieuré…

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… que dessina Albert Robida qui, né en 1846, d’un père menuisier, débuta par une carrière de notaire, vite écourtée, renvoyé qu’il fut par son patron, suite à la publication d’un ouvrage caricaturant cette profession. Il fit donc du dessin et de l’écriture sa vraie profession. Il s’y montra prolixe : auteur d’une soixantaine d’ouvrages (qui n’ont rien à envier à son concurrent Jules Verne) en ayant illustré de 200 autres, collaborateur dans 70 revues, il mourut (1926) à la tête d’une œuvre de … 60 000 dessins.
Robida(l’abbaye)
quelques-unes de mes photos célébrant ce Prieuré, où j’aimais tant me promener…

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… et dont je pouvais croire que Rojansky s’était inspiré pour illustrer la Belle au Bois Dormant.


Je tremblais pour ces chers murs du Prieuré, quand l'hiver 1981-1982, particulièrement rude, les attaqua



Ces ruines étaient indéniablement romantiques. Et j’y fis, dans cet esprit, un portrait de ma nièce Viviane, alors qu’elle était en vacances chez nous


La voici, à peu près à la même époque, avec Thierry et Patrice, ses deux frères. Photo évidemment prise dans notre cour (un jour où le soleil était éblouissant si j’en juge leurs clignements d’yeux !)


Le 17 mai 2004, ayant décidé que pour mon 57° anniversaire j’inviterais mes amis à pique-niquer au Parc Parissot (que je tenais à faire connaître par un site tout neuf : http://parissot.free.fr) je leur fis également visiter mon cher prieuré

Ce site, devenu introuvable, a été entièrement refait en 2014. Il a été complété de documents inédits sur Albert Parissot et élargi à d'autres personnages et d'autres lieux de mon village natal. Pour le visiter il suffit de cliquer sur ses coordonnées ci-avant, inchangées)


Beaumont compte également les restes remarquables d’un manoir du XVI° siècle : le Hom, où, dans mon enfance, j’accompagnais souvent mon amie Ninette, en mission laitière



Je suis du Pays d’Ouche, célébré par La Varende : « Après Conches, Jacques sentit qu’il ne pourrait plus lire : le train arrivait aux étendues émouvantes : le « pays ». La vallée de Beaumont-le-Roger flambait au soleil couchant, remplie d’églises précieuses, de tours orfévrées, d’arcades vides, et toute ruisselante d’eaux vives, où les barrages brillaient en écumant. »
Moi, qui naquis après la guerre ayant quasiment foudroyé la dernière de ces églises précieuses, ce que j’aperçois d’abord, au débouché de la forêt où il y eut un camp romain, avec un trésor monétaire découvert en 1830, à présent déposé au musée d’Evreux, c’est, à gauche, la maison où vécut mon amie Ninette, à demi andalouse, et, à droite le hom. J’ai longtemps été intriguée par ce mot, qui se prononce homme. Je sais maintenant que c’est un mot norois, signifiant le lieu humide, le marais, la tourbière. Le bâtiment qui s’élève à cet endroit (cerné par des fossés emplis de grenouilles) date du dix-septième siècle (car celui du XV°, qui le précéda, fut détruit quand dame Isabelle de Pomereuil, sa propriétaire de l’époque, prétendit résister aux Anglais). Il tient autant du manoir que de la ferme fortifiée, et nul ne s’est jamais décidé à lui donner l’une ou l’autre appellation. Il n’est désigné que par le lieu où il fut construit. Du village que se disputèrent, pendant deux siècles, les rois de France et les Normands ayant conquis l’Angleterre, on y accède par une route bordée de peupliers, qui longe des prairies et le terrain de foot (parfois inondé, car l’ancien marécage n’est jamais loin, prêt à reprendre son empire d’eau, de joncs et d’iris dès qu’il pleut).
Ninette et moi ne faisions jamais ce détour de sortir du bois pour rejoindre la route du village puis celle de la gentilhommière. Nous coupions en diagonale, non tant pour être plus vite rendues que pour multiplier les plaisirs. Car cette ligne, que nous tracions mentalement, ne comportait aucun chemin. Elle commençait par les trois marches de la maison où habitait mon amie, puis une pente raide, descendant sur un espace désolé, où s’était dressée une briqueterie, que nous n’avions pas plus connue que la verrerie, dont une autre partie de la forêt gardait le nom, et la fabrique de dentelle, sur la route de Bernay. Le sol gardait la trace de l’usine abattue, car il n’était qu’une poussière rouge, inculte, comme une plaie non cicatrisée, toujours saignante, sur le corps vert des prés et des bois. Aucun animal ne le visitait, hormis les demoiselles bourgeoises y pratiquant le tennis dans leurs jupettes virevoltantes, encagées comme une espèce rare ; et nous le traversions assez vite, inquiètes de sa nudité pourpre, et de son silence absolu quand les joueuses n’y mettaient pas la ponctuation mate de leurs balles. Si vite, parfois, qu’arrivées à ses frontières, qui jouxtaient une scierie embaumant, nous nous accrochions aux barbelés clôturant les prés, et sous lesquels nous devions nous couler.
Mes robes d’enfant ont souvent gardé les marques de ces passages, telles les griffes d’un territoire se défendant de notre intrusion. Ninette était plus habile, de ce qu’elle vivait en permanence dans ces lieux de solitude, alors que moi, demeurant au cœur du village, dans le triangle défini par la mairie, l’église et la place du marché, je n’y étais qu’une transfuge ; et ses vêtements étaient plus rarement déchirés.
Après ces épreuves du désert rouge et des fils agressifs, nous n’étions pas sauves, car dans les prairies, certains jours, des juments ou des génisses étaient mises à paître, dont nous prétendions n’être pas aperçues. Ce n’était qu’un espoir vain : les bêtes, heureuses d’être visités (ou simplement curieuses) ne tardaient pas à quitter leurs goûters d’herbe ou leurs siestes repues pour venir nous renifler. Immanquablement, nous nous mettions à courir, craignant que les rubans rouges de nos queues de cheval n’excitassent les jeunes vaches, comme faisait la cape du toréador dans les arènes espagnoles. Le troupeau entier s’ébranlait, par imitation. Autre panique, autres barbelés, autres accrocs…
A ce stade, où nous nous étions identifiées à des squaws poursuivies par une horde de bisons qui les piétinerait, nous étions rouges (la pulvérulence des briques), vertes (les glissades dans l’herbe), échevelées.
Nous tentions de réparer quelques dégâts au ruisseau qui serpentait, indolent, presque invisible sous le salut des saules : nous trempions nos mains, nos pieds, parfois nos chaussures dans l’eau fraîche. Reprenant notre souffle, nous restions assises un moment, nos orteils barbotant, oublieuses des minutes, contemplant la lumière frémissante qui sautillait sur l’onde, jouait dans le feuillage. Ou nous regardions au loin les ruines si romantiques du Prieuré de La Trinité, que les gravures de Robida avaient rendues célèbres, et le clocher de pierre, à Beaumontel, après l’ancienne paroisse de saint Laurent, qui avait abrité une léproserie médiévale, dont il restait encore, avant la guerre, la chapelle Sainte Marguerite, et dont les dernières traces – quelques squelettes – disparurent au moment d’un chantier, dans les années cinquante, car les populations étaient encore trop occupées de reconstruction pour se soucier d’entreprendre des fouilles de sauvetage. Ne perdure plus qu’une source proche, réputée pour guérir les maladies de peau
En ayant terminé de nos jeux d’eau, de notre répit ensoleillé, chacune de nous s’évertuait à recoiffer l’autre, avec les doigts, car nous n’avions pas de peignes dans nos poches, et nos nœuds, nos barrettes s’étaient perdus pendant la course. J’aimais tenir dans mes mains la lourde chevelure de mon amie, brune à en être bleue, comme l’ardoise sous la pluie, et gardant les parfums violents de la forêt où elle vivait : mousse, fougère, champignons, feuilles pourrissantes, sources secrètes.
Après le ruisseau, où poussait le cresson, nous étions sur une piste (celle qu’avaient suivie les bêtes de la pâture depuis d’autres herbages), qui s’enfonçait sous la voie ferrée par un étroit tunnel en briques. Nouvelle station sous cette voûte humide, froide, sonore, pour attendre l’arrivée du train, dont le fracas nous terrifierait, nous laissant dans la certitude que la terre tremblait, comme dans ces pays lointains posés sur les fractures du globe.
Enfin, nous atteignions le Hom. L’accueil était particulièrement bruyant, car le lieu abritait la meute d’une duchesse chassant à courre (version normande, mais non moins barbare, des corridas espagnoles), et les chiens se jetaient contre le grillage de leur enclos dès qu’un quidam paraissait.
Nous filions à l’étable en rasant le mur opposé aux crocs ayant l’habitude de déchirer cerfs et chevreuils aux poumons éclatés ; et, franchissant ce seuil, devenues invisibles à la meute hurlante, nous nous sentions en sécurité. Nos rires, nos bavardages se suspendaient, car nous devenions, dans ce ventre obscur et tiède, silencieux comme le sanctuaire d’un culte oublié, extrêmement attentives à tout ce qui se frayait en nous de sensations par nos narines, nos yeux, notre peau, nos oreilles : parfums du lait chaud, de la paille souillée, chaleur des bêtes paisibles, raclement des sabots, bourdonnement des mouches, juron de la fermière quand elle recevait un coup de queue. C’était une Pythie rustique, assise sur un trépied de bois, et ne délivrant aucun oracle. Elle emplissait notre bidon, nous donnions les pièces strictement comptées, si nous ne les avions pas semées avec les barrettes.
Nous repartions, par la même absence de chemin. Les embûches de l’allée s’y compliquaient d’un devoir sacré : ne pas renverser le lait. C’était une affaire assez délicate aux passages sous les barbelés et pendant la charge des bisons. Nous nous salissions encore, et la mesure n’y était plus quand nous remettions le Graal entre les mains de madame Artes, qui avait six enfants à nourrir. Elle criait beaucoup, en digne femme du sud, puis s’évertuait à effacer les traces de l’équipée avant de me renvoyer chez mes parents : elle me débarbouillait le museau à l’eau de la pompe, cirait vivement mes chaussures, tentait des reprises hâtives sur mes vêtements, démêlait mes cheveux d’amples coups de brosse, comme elle aurait étrillé un percheron, les attachait d’une nouvelle barrette (dont elle avait un stock pour ses quatre filles). Son accent désamorçait la violence de ses invectives, mais pas la menace finale des représailles qui m’attendraient chez ma mère.
Cette dernière était effectivement effarée quand elle me voyait passer devant sa vitrine et tenter une entrée subreptice par le couloir adjacent : elle avait lâché une enfant propre, pimpante, dans une robre fraîchement repassée, elle retrouvait une souillon, qui avait parfois perdu son cartable, un gilet, oublié son vélo. Mais où donc m’étais-je fourrée ? Quelles batailles avais-je traversées ? Croyais-je vraiment pouvoir dissimuler taches et trous derrière les larges feuilles de la triomphante batavia que monsieur Artes – espérant apaiser le courroux des déesses-mères – avait cueillie pour moi dans son potager ? Je répondais à l’averse de questions par un argument qui me semblait devoir justifier l’ampleur du désastre :
« - J’étais au lait
Ma mère ne m’acquittait pas, exigeait les détails du crime :
- Et par où êtes-vous passées ?
- A travers.
- A travers quoi ?
- Tout droit.
- Vous ne pouviez pas faire le tour par la route ?
- C’était plus long.
- Et alors ? Il y a trois heures que vous êtes sorties de l’école ! »
Mon père, alerté par les cris, pointait innocemment son nez par une porte entrebâillée ; il était immédiatement pris à témoin :
- T’as vu ta fille ?
Car l’enfant pimpante du matin, c’était sa fille à elle, et la sauvage du soir, sa fille à lui. On savait comme il avait eu une jeunesse dissipée avant de s’assagir à son four de pâtissier. Pensez donc : un gars de Darnétal, cette banlieue rouge où on avait fichu l’bon dieu à l’ieau. Mon père n’était pour rien dans cet attentat iconoclaste d’hosties jetées à la rivière, vieux de plusieurs siècles, mais il ne se défendait pas : ma mère, qui avait été une petite fille modèle dans le périmètre civilisé du café-épicerie familial, adossé à un grand jardin, était née dans la plaine de Saint-André, hérissée de calvaires (dont l’un, je l’apprendrais bien plus tard, fut peint en rouge – cette couleur maudite – par mon grand-père maternel). Le pâtissier examinait la batavia, avec laquelle, main tendue, je semblais faire l’aumône, demander la charité pour une âme pécheresse, et il proposait de la préparer pour le dîner, dont l’heure approchait, était passée, pourquoi ma mère n’avait- elle pas baissé son store, compté sa caisse ? Sidérée de voir la justice détournée de son cours, la pâtissière s’exécutait, non sans proférer sa sentence irrévocable alors que je disparaissais derrière l’affamé :
- Tu n’iras plus chez les Artes. »
J’y retournais le lendemain


Et pour retourner dans les images de mon enfance, là où vous les avez quittées afin de visiter ma maison et mon village, il vous suffira, chers internautes, de cliquer sur le chat guettant Hans et Gretel devant La Maison en pain d’épices

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